<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" version="2.0" xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" xmlns:googleplay="http://www.google.com/schemas/play-podcasts/1.0"><channel><title><![CDATA[Stéphanie de Hauteville - Carnets]]></title><description><![CDATA[Les coulisses d'une autrice : ce que je jette, ce que je garde, ce que je n'arrive pas à dire dans mes livres. Deux lettres par semaine, mardi et vendredi.]]></description><link>https://stephaniedehauteville.substack.com</link><image><url>https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!eoSv!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff80c7045-12be-4737-9992-e000eef178d1_734x734.png</url><title>Stéphanie de Hauteville - Carnets</title><link>https://stephaniedehauteville.substack.com</link></image><generator>Substack</generator><lastBuildDate>Fri, 19 Jun 2026 17:04:30 GMT</lastBuildDate><atom:link href="https://stephaniedehauteville.substack.com/feed" rel="self" type="application/rss+xml"/><copyright><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></copyright><language><![CDATA[fr]]></language><webMaster><![CDATA[stephaniedehauteville@substack.com]]></webMaster><itunes:owner><itunes:email><![CDATA[stephaniedehauteville@substack.com]]></itunes:email><itunes:name><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></itunes:name></itunes:owner><itunes:author><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></itunes:author><googleplay:owner><![CDATA[stephaniedehauteville@substack.com]]></googleplay:owner><googleplay:email><![CDATA[stephaniedehauteville@substack.com]]></googleplay:email><googleplay:author><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></googleplay:author><itunes:block><![CDATA[Yes]]></itunes:block><item><title><![CDATA[La main qui dose le solvant]]></title><description><![CDATA[Sur le sacr&#233; et le sensuel &#8212; pourquoi ce n'est pas un contraste, chez Tatiana.]]></description><link>https://stephaniedehauteville.substack.com/p/la-main-qui-dose-le-solvant</link><guid isPermaLink="false">https://stephaniedehauteville.substack.com/p/la-main-qui-dose-le-solvant</guid><dc:creator><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></dc:creator><pubDate>Tue, 16 Jun 2026 16:02:31 GMT</pubDate><enclosure url="https://substack-post-media.s3.amazonaws.com/public/images/14a4c42f-5d59-425a-82e8-3cefc39d9928_1456x816.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div><hr></div><p>Il y a une question qu&#8217;on me pose parfois, avec une l&#233;g&#232;re g&#234;ne dans la voix, comme si la question elle-m&#234;me demandait &#224; &#234;tre excus&#233;e.</p><p><em>Comment une restauratrice d&#8217;ic&#244;nes orthodoxes peut-elle aussi &#234;tre une femme qui choisit sa lingerie avec cette attention-l&#224; ?</em></p><p>Ce que la question sous-entend : qu&#8217;il devrait y avoir une tension. Un malaise. Que le sacr&#233; et le sensuel occupent des pi&#232;ces s&#233;par&#233;es, avec une porte entre les deux, et que Tatiana devrait choisir dans quelle pi&#232;ce elle se tient.</p><p>Je n&#8217;ai jamais vu les choses ainsi. Et Tatiana encore moins.</p><h2>Ce que mon p&#232;re m&#8217;a appris sans le savoir</h2><p>Mon p&#232;re restaurait des ic&#244;nes &#224; Gda&#324;sk. Pas dans une &#233;glise &#8212; dans un atelier au fond d&#8217;une cour, avec une seule fen&#234;tre orient&#233;e nord pour la lumi&#232;re froide, celle qui ne ment pas sur les couleurs.</p><p>Il travaillait avec des pinceaux dont certains n&#8217;avaient que trois poils. Il dosait ses solvants au millim&#232;tre. Il pouvait passer une journ&#233;e enti&#232;re sur un centim&#232;tre carr&#233; de visage &#8212; le coin d&#8217;un &#339;il, la courbe d&#8217;une narine &#8212; parce que cette zone-l&#224; &#233;tait la plus expos&#233;e aux bougies, la plus noircie, la plus d&#233;licate &#224; r&#233;v&#233;ler.</p><p>Ce qu&#8217;il r&#233;v&#233;lait, ce n&#8217;&#233;tait pas de la peinture. C&#8217;&#233;tait de la pr&#233;sence.</p><p>Je n&#8217;ai pas grandi dans la foi orthodoxe au sens pratiquant du terme. Mais j&#8217;ai grandi dans l&#8217;id&#233;e que certains gestes demandent une pr&#233;cision absolue &#8212; non pas parce qu&#8217;ils sont sacr&#233;s au sens religieux, mais parce qu&#8217;ils touchent &#224; quelque chose de fragile, de vrai, qui m&#233;rite qu&#8217;on ne b&#226;cle pas.</p><p>Cette id&#233;e-l&#224;, je l&#8217;ai donn&#233;e &#224; Tatiana. Et c&#8217;est elle qui m&#8217;a montr&#233; o&#249; elle menait.</p><h2>Le probl&#232;me du chapitre 7</h2><p>Il y a une sc&#232;ne dans <em>La Merveilleuse Ann&#233;e de Tatiana</em> que j&#8217;ai r&#233;&#233;crite plusieurs fois avant de comprendre ce qui ne fonctionnait pas.</p><p>Tatiana est dans son atelier, en fin de journ&#233;e. Nikola&#239; arrive. Il y a entre eux cette tension particuli&#232;re des retrouvailles apr&#232;s une absence &#8212; pas dramatique, juste la l&#233;g&#232;re douleur de deux corps qui ont appris &#224; se manquer sans se plaindre.</p><p>La sc&#232;ne voulait tenir les deux registres en m&#234;me temps : l&#8217;atelier comme lieu de travail sacr&#233;, charg&#233; d&#8217;ic&#244;nes et d&#8217;odeurs de t&#233;r&#233;benthine et de cire, et la pr&#233;sence de Nikola&#239; comme irruption du d&#233;sir dans cet espace.</p><p>Mes premi&#232;res versions traitaient &#231;a comme une rupture. L&#8217;atelier d&#8217;un c&#244;t&#233;, le corps de l&#8217;autre. Le sacr&#233; d&#8217;un c&#244;t&#233;, le sensuel de l&#8217;autre. Et la sc&#232;ne sonnait faux &#8212; comme un personnage qui passe d&#8217;un film &#224; un autre sans transition.</p><p>Le probl&#232;me, c&#8217;est que je posais une opposition qui n&#8217;existait pas chez Tatiana.</p><h2>Ce que j&#8217;ai compris en regardant la lingerie</h2><p>La cl&#233; est venue d&#8217;un d&#233;tail vestimentaire.</p><p>Tatiana, sous sa blouse de travail &#8212; ce v&#234;tement fonctionnel, neutre, qui la prot&#232;ge des solvants et des pigments &#8212; porte une lingerie d&#8217;une pr&#233;cision absolue. Un soutien-gorge et une culotte dont les motifs dor&#233;s &#233;voquent les arabesques byzantines qu&#8217;elle passe ses journ&#233;es &#224; restaurer. Le tissu est pourpre profond. Les fils d&#8217;or sont r&#233;els.</p><p>Ce d&#233;tail, dans mes premi&#232;res versions, je le traitais comme une surprise &#8212; quelque chose que Nikola&#239; d&#233;couvre avec stupeur, un contraste d&#233;lib&#233;r&#233; entre l&#8217;enveloppe modeste et le dessous pr&#233;cieux.</p><p>Mais Tatiana, elle, ne vit pas &#231;a comme un contraste.</p><p>Pour elle, c&#8217;est une continuit&#233;.</p><p>La m&#234;me attention qu&#8217;elle porte &#224; l&#8217;ic&#244;ne &#8212; choisir le bon solvant, doser la pression, ne jamais aller plus vite que la mati&#232;re ne le permet &#8212; elle la porte &#224; tout ce qui touche son corps. Pas par coquetterie. Par coh&#233;rence. Parce que son corps est aussi une surface qui m&#233;rite qu&#8217;on ne b&#226;cle pas.</p><p>Quand j&#8217;ai compris &#231;a, la sc&#232;ne s&#8217;est &#233;crite toute seule.</p><h2>Le rituel comme structure</h2><p>Ce qui unit le geste de la restauratrice et le geste de la femme qui s&#8217;habille avec soin, ce n&#8217;est pas le symbole &#8212; les motifs byzantins sur la lingerie, l&#8217;or qui fait &#233;cho &#224; l&#8217;or des ic&#244;nes. Ce serait trop litt&#233;ral, trop facile.</p><p>Ce qui les unit, c&#8217;est la structure du rituel.</p><p>Un rituel, &#231;a ne s&#8217;improvise pas. &#199;a a un ordre, un tempo, une qualit&#233; d&#8217;attention qui transforme le geste ordinaire en quelque chose de diff&#233;rent. Tatiana tire les rideaux &#233;pais, elle verrouille la porte &#8212; non pas par n&#233;cessit&#233; pratique, mais pour d&#233;limiter un espace. Elle dit <em>attends</em>, et dans ce mot il y a toute une &#233;conomie du d&#233;sir apprise dans l&#8217;atelier : ne pas se pr&#233;cipiter, laisser la mati&#232;re r&#233;pondre.</p><p>Nikola&#239; d&#233;fait les boutons de sa blouse avec une lenteur d&#233;lib&#233;r&#233;e, <em>comme s&#8217;il accomplissait un rituel</em> &#8212; c&#8217;est la phrase qui est rest&#233;e dans le texte final, et elle est l&#224; pr&#233;cis&#233;ment parce qu&#8217;il n&#8217;accomplit pas quelque chose <em>comme</em> un rituel. Il accomplit un rituel. La ressemblance et la chose sont la m&#234;me.</p><h2>Ce que &#231;a dit du livre, et peut-&#234;tre du m&#233;tier</h2><p>Tatiana est un personnage qui m&#8217;a appris quelque chose que je savais sans le savoir.</p><p>Il n&#8217;y a pas de hi&#233;rarchie entre les formes de pr&#233;cision.</p><p>La main qui pose le solvant sur un visage du XIVe si&#232;cle et la main qui choisit le tissu contre sa peau ob&#233;issent au m&#234;me principe : certaines choses m&#233;ritent qu&#8217;on soit enti&#232;rement l&#224;. Ni distrait, ni press&#233;, ni ailleurs.</p><p>Ce que les ic&#244;nes orthodoxes demandent au fid&#232;le &#8212; une pr&#233;sence totale, sans ironie, sans distance &#8212; c&#8217;est exactement ce que le d&#233;sir demande &#224; Tatiana. Et c&#8217;est ce que l&#8217;&#233;criture demande &#224; l&#8217;autrice.</p><p>Je crois que c&#8217;est pour &#231;a que ce personnage tient.</p><p>Pas parce qu&#8217;elle est complexe au sens o&#249; elle cumule des contradictions int&#233;ressantes. Mais parce qu&#8217;elle est coh&#233;rente dans sa fa&#231;on d&#8217;habiter les choses &#8212; les ic&#244;nes, les mati&#232;res, les corps, les absences. Elle ne change pas de r&#233;gime d&#8217;attention selon ce qu&#8217;elle touche.</p><p>C&#8217;est rare. C&#8217;est ce que j&#8217;essaie d&#8217;&#233;crire.</p><div><hr></div><p><em>La trilogie Tatiana est disponible en papier et ebook sur Amazon : <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p><p>&#8212; St&#233;phanie</p><div><hr></div><p><em>Mes livres sont disponibles en papier et ebook sur Amazon, avec les liens directs sur <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Ce que la banitsa sait que je ne sais pas encore]]></title><description><![CDATA[Comment la cuisine bulgare est entr&#233;e dans les nouvelles sans que je l'y invite &#8212; et ce qu'elle y fait.]]></description><link>https://stephaniedehauteville.substack.com/p/ce-que-la-banitsa-sait-que-je-ne</link><guid isPermaLink="false">https://stephaniedehauteville.substack.com/p/ce-que-la-banitsa-sait-que-je-ne</guid><dc:creator><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></dc:creator><pubDate>Tue, 02 Jun 2026 16:02:31 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!eoSv!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff80c7045-12be-4737-9992-e000eef178d1_734x734.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div><hr></div><p>Il y a des mati&#232;res qu&#8217;on pose dans un texte sans d&#233;cider de le faire.</p><p>La banitsa en fait partie. Je ne me suis jamais dit : <em>je vais &#233;crire une sc&#232;ne de petit d&#233;jeuner bulgare.</em> Elle est apparue, comme elle appara&#238;t sur une table &#8212; sans c&#233;r&#233;monie, encore ti&#232;de, les couches de p&#226;te filo dor&#233;es par le four de quelqu&#8217;un qui s&#8217;est lev&#233; avant vous.</p><p>Dans les nouvelles Tatiana, on mange souvent. Pas beaucoup &#8212; les repas ne durent pas des pages. Mais on mange pr&#233;cis&#233;ment. Et je me suis aper&#231;ue, en relisant l&#8217;ensemble du corpus pour pr&#233;parer le recueil, que cette pr&#233;cision alimentaire formait quelque chose de plus coh&#233;rent que ce que j&#8217;avais cru construire. Une g&#233;ographie. Une chronologie. Presque un journal.</p><h2>La banitsa n&#8217;est pas un symbole</h2><p>Je veux &#234;tre claire l&#224;-dessus, parce que la tentation symbolique est forte d&#232;s qu&#8217;on parle de nourriture en litt&#233;rature.</p><p>La banitsa ne <em>repr&#233;sente</em> pas la Bulgarie. Elle n&#8217;est pas une m&#233;taphore de la m&#232;re, du foyer, de l&#8217;enfance perdue. Elle est une p&#226;te feuillet&#233;e au fromage blanc, sal&#233;e, grasse juste ce qu&#8217;il faut, qui se mange avec les mains ou avec une serviette en papier pli&#233;e sous le poignet. Elle est vendue dans des boulangeries minuscules dont la vitre transpire &#224; six heures du matin. Elle laisse des traces de beurre sur les doigts.</p><p>Quand Tatiana en mange une dans une nouvelle, c&#8217;est parce que c&#8217;est ce qu&#8217;on mange &#224; Sofia ce matin-l&#224;. Pas parce que j&#8217;ai d&#233;cid&#233; d&#8217;ancrer le r&#233;cit dans la culture bulgare. Parce que c&#8217;est ce qui se passe.</p><p>La distinction me semble importante. Le symbole se pose <em>sur</em> la r&#233;alit&#233;. Le d&#233;tail juste se glisse <em>dans</em> la r&#233;alit&#233; et la rend opaque &#8212; de la bonne opacit&#233;, celle qui r&#233;siste &#224; la lecture trop propre.</p><h2>Ce que la shopska m&#8217;a appris sur la lumi&#232;re</h2><p>La salade shopska est blanche et rouge. Tomates, concombre, poivron, oignon rouge, et par-dessus une neige &#233;paisse de sir&#232;ne &#8212; fromage de brebis &#233;miett&#233;, plus sec que la feta, plus tranchant en bouche.</p><p>Elle arrive &#224; table dans un bol en fa&#239;ence. Elle arrive en &#233;t&#233;. Elle arrive avec la rakia, souvent &#8212; un petit verre de prune ou de raisin qu&#8217;on l&#232;ve bri&#232;vement, sans discours, parce que le discours viendra plus tard ou ne viendra pas du tout.</p><p>J&#8217;ai compris en &#233;crivant une sc&#232;ne de terrasse &#8212; Tatiana et une amie, Varna, fin juillet, chaleur s&#232;che &#8212; que la shopska organisait la lumi&#232;re de la sc&#232;ne. Le blanc du fromage renvoyait la lumi&#232;re de fin d&#8217;apr&#232;s-midi. La tomate &#233;tait presque noire de maturit&#233;. Il y avait dans ce contraste une heure pr&#233;cise : pas midi, pas le soir. Cinq heures, peut-&#234;tre. L&#8217;heure o&#249; on ne sait pas encore si on va rester.</p><p>Je n&#8217;aurais pas trouv&#233; cette lumi&#232;re sans la salade. C&#8217;est elle qui m&#8217;a indiqu&#233; l&#8217;heure.</p><h2>La rakia et le silence entre les phrases</h2><p>La rakia se l&#232;ve, je l&#8217;ai dit. Mais elle se boit aussi seule, debout dans une cuisine, quand quelque chose vient de se passer qu&#8217;on ne sait pas encore nommer.</p><p>Dans plusieurs nouvelles, Tatiana boit un petit verre apr&#232;s &#8212; apr&#232;s une conversation qui a d&#233;rap&#233;, apr&#232;s un geste qu&#8217;on ne peut pas reprendre, apr&#232;s une d&#233;cision qui ressemble encore &#224; une h&#233;sitation. Ce n&#8217;est pas un geste d&#8217;alcoolique ni un geste de femme en d&#233;tresse. C&#8217;est un geste de ponctuation.</p><p>La rakia, dans l&#8217;&#233;criture, m&#8217;a servi &#224; indiquer la fin d&#8217;un mouvement int&#233;rieur sans l&#8217;expliquer. Le verre pos&#233; sur l&#8217;&#233;vier. La sc&#232;ne suivante peut commencer.</p><p>J&#8217;ai appris &#231;a des nouvellistes d&#8217;Europe centrale, je crois &#8212; cette fa&#231;on d&#8217;utiliser un objet quotidien pour signaler un changement de r&#233;gime &#233;motionnel sans jamais le nommer. L&#8217;objet fait le travail. La prose reste &#224; sa place.</p><h2>Le miel noir des Rhodopes</h2><p>Il y a un miel en Bulgarie &#8212; miel de for&#234;t, miel de montagne, r&#233;colt&#233; dans les Rhodopes &#8212; qui est presque brun, presque amer, qui sent la r&#233;sine et quelque chose d&#8217;animal qu&#8217;on ne peut pas tout &#224; fait identifier.</p><p>Il n&#8217;a rien &#224; voir avec le miel d&#8217;acacia transparent qu&#8217;on vend partout. Il est rugueux. Il r&#233;siste &#224; la cuill&#232;re.</p><p>Je l&#8217;ai mis dans une sc&#232;ne parce que je cherchais quelque chose qui ne soit pas doux dans la douceur. Tatiana l&#8217;&#233;tale sur du pain le matin, dans une maison de campagne, et la sc&#232;ne qui suit est difficile &#8212; une conversation qui ne se fait pas, une pr&#233;sence qui prend trop de place. Le miel amer au d&#233;but de la sc&#232;ne pr&#233;pare quelque chose que je n&#8217;aurais pas pu pr&#233;parer autrement sans &#234;tre trop visible.</p><p>C&#8217;est peut-&#234;tre l&#224; que la cuisine devient &#233;criture, pour moi.</p><p>Pas quand elle documente. Quand elle pr&#233;pare &#224; l&#8217;insu.</p><h2>&#201;crire depuis la table</h2><p>Mon p&#232;re ne cuisinait pas. Il restaurait des ic&#244;nes &#8212; c&#8217;&#233;tait son geste de pr&#233;cision, &#224; lui. Mais il mangeait avec une attention qui ressemblait &#224; du respect. Il go&#251;tait avant de commenter. Il ne parlait pas pendant qu&#8217;il m&#226;chait.</p><p>Je pense &#224; lui quand j&#8217;&#233;cris une sc&#232;ne de repas. Pas consciemment &#8212; apr&#232;s coup, en relisant, je reconnais quelque chose de sa fa&#231;on d&#8217;&#234;tre &#224; table. Cette attention qui ne juge pas encore.</p><p>La cuisine dans les nouvelles Tatiana n&#8217;est pas nostalgique. Elle ne pleure pas la Bulgarie. Elle l&#8217;occupe &#8212; elle prend de la place dans l&#8217;espace de la fiction parce que l&#8217;espace est r&#233;el : Sofia existe, Varna existe, les Rhodopes existent, et dans cet espace on mange ce qu&#8217;on mange, on boit ce qu&#8217;on boit, et &#231;a ne m&#233;rite pas de commentaire parce que &#231;a ne s&#8217;explique pas.</p><p>L&#8217;explication viendrait du dehors. Je suis du dedans &#8212; m&#234;me apr&#232;s quarante ans en France, m&#234;me en &#233;crivant en fran&#231;ais, m&#234;me en habitant Paris depuis plus longtemps que je n&#8217;ai habit&#233; Gda&#324;sk ou Sofia. Le dedans, c&#8217;est le miel amer, c&#8217;est la shopska &#224; cinq heures de l&#8217;apr&#232;s-midi, c&#8217;est la banitsa ti&#232;de sur une serviette en papier.</p><p>Ce sont des mati&#232;res. Elles n&#8217;ont pas besoin que je les explique pour faire leur travail.</p><h2>Ce que je cherche encore</h2><p>Il y a une lacune dans le corpus que je viens de voir en &#233;crivant cette lettre.</p><p>L&#8217;hiver. La table bulgare d&#8217;hiver.</p><p>Les conserves de poivrons dans les bocaux align&#233;s sur les &#233;tag&#232;res. La soupe de haricots qui cuit depuis le matin. Le pain de ma&#239;s. Le silence particulier des cuisines en novembre, quand on est &#224; l&#8217;int&#233;rieur et que dehors il fait d&#233;j&#224; nuit &#224; quatre heures.</p><p>Je n&#8217;ai presque pas &#233;crit &#231;a. Tatiana vit surtout dans la chaleur &#8212; les &#233;t&#233;s bulgares, les terrasses, la mer Noire en juillet. La saison froide reste une zone blanche dans la g&#233;ographie sensorielle des nouvelles.</p><p>Je note &#231;a ici parce que c&#8217;est exactement &#224; quoi servent ces carnets : voir ce qu&#8217;on n&#8217;a pas encore fait, et d&#233;cider si c&#8217;est un manque ou un choix.</p><p>Pour l&#8217;instant je ne sais pas. Mais la soupe de haricots attend quelque part dans un brouillon, et l&#8217;&#233;tag&#232;re de bocaux aussi.</p><div><hr></div><p><em>La trilogie Tatiana est disponible en papier et ebook sur Amazon : <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p><p>&#8212; St&#233;phanie</p><div><hr></div><p><em>Mes livres sont disponibles en papier et ebook sur Amazon, avec les liens directs sur <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[L'appartement que j'ai inventé depuis Collioure]]></title><description><![CDATA[Construire un int&#233;rieur de Sofia sans y avoir mis les pieds &#8212; et ce que le chat a valid&#233;.]]></description><link>https://stephaniedehauteville.substack.com/p/lappartement-que-jai-invente-depuis</link><guid isPermaLink="false">https://stephaniedehauteville.substack.com/p/lappartement-que-jai-invente-depuis</guid><dc:creator><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></dc:creator><pubDate>Tue, 26 May 2026 16:02:31 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!eoSv!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff80c7045-12be-4737-9992-e000eef178d1_734x734.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div><hr></div><p>Il y a une r&#232;gle que je me suis donn&#233;e sans jamais l&#8217;&#233;crire : Tatiana doit habiter quelque part de pr&#233;cis. Pas un d&#233;cor. Pas une atmosph&#232;re g&#233;n&#233;rique d&#8217;Europe de l&#8217;Est avec parquet et m&#233;lancolie. Un appartement dont je connaisse la r&#233;sistance des radiateurs en novembre, la trajectoire exacte de la lumi&#232;re &#224; seize heures, le bruit que font les pas de l&#8217;escalier quand quelqu&#8217;un monte au quatri&#232;me.</p><p>Le probl&#232;me : je n&#8217;ai jamais v&#233;cu &#224; Sofia.</p><p>Je suis pass&#233;e par la ville deux fois &#8212; une semaine en 2011, trois jours en 2018. Assez pour avoir dans la peau quelque chose de l&#8217;odeur des Halles Centrales en hiver, la silhouette de l&#8217;&#233;glise russe sur son axe, la fa&#231;on dont les platanes du boulevard Vitosha filtrent la lumi&#232;re de septembre. Pas assez pour conna&#238;tre Lozenets de l&#8217;int&#233;rieur.</p><p>Lozenets : c&#8217;est l&#224; que j&#8217;ai install&#233; Tatiana. Les premi&#232;res hauteurs au sud de la ville, les rues qui montent l&#233;g&#232;rement sans pr&#233;venir, les immeubles de la p&#233;riode socialiste tardive m&#233;lang&#233;s &#224; des constructions plus r&#233;centes, moins coh&#233;rentes. Un quartier qui n&#8217;est ni le centre touristique ni la p&#233;riph&#233;rie dure. Un quartier pour quelqu&#8217;un qui a besoin de surplomber sans vouloir dominer.</p><h2>La construction par d&#233;faut</h2><p>J&#8217;ai travaill&#233; depuis Collioure.</p><p>Sur mon bureau : des photos de rues de Lozenets glan&#233;es sur des blogs de voyage bulgares, quelques forums d&#8217;expatri&#233;s, deux ou trois vid&#233;os de promenades film&#233;es au t&#233;l&#233;phone. Des cartes. Un t&#233;moignage de lectrice bulgare &#8212; Ivanka, qui m&#8217;a &#233;crit apr&#232;s la parution de <em>La Merveilleuse Ann&#233;e de Tatiana</em> pour me dire que Lozenets sonnait juste, que les pharmacies du quartier &#233;taient effectivement de ces endroits o&#249; on vous conna&#238;t par pr&#233;nom. Ce message m&#8217;a soulag&#233;e d&#8217;un poids que je n&#8217;avais pas mesur&#233;.</p><p>Mais avant Ivanka, il y avait eu le travail dans le vide.</p><p>Construire un int&#233;rieur fictif sans le conna&#238;tre, c&#8217;est une discipline particuli&#232;re. Tu ne peux pas te laisser aller &#224; l&#8217;impression &#8212; l&#8217;impression te trahit, te ram&#232;ne vers des appartements que tu as habit&#233;s toi-m&#234;me, vers des lumi&#232;res de Paris ou de Gda&#324;sk qui n&#8217;ont rien &#224; faire &#224; Sofia. Tu dois &#234;tre plus rigoureuse qu&#8217;une romanci&#232;re qui &#233;crit ce qu&#8217;elle conna&#238;t. Tu dois v&#233;rifier chaque d&#233;tail contre quelque chose.</p><p>Contre quoi ? Contre la logique interne du personnage.</p><h2>Ce que Tatiana exige de son espace</h2><p>Tatiana est restauratrice d&#8217;ic&#244;nes. Elle travaille &#224; une &#233;chelle de pr&#233;cision que peu de gens imaginent &#8212; des millim&#232;tres, des nuances de dorure, des couches de vernis qu&#8217;il faut soulever sans ab&#238;mer ce qu&#8217;elles recouvrent. Son rapport &#224; l&#8217;espace est celui de quelqu&#8217;un qui regarde de pr&#232;s, qui s&#8217;approche.</p><p>Son appartement devait donc avoir des surfaces &#224; regarder.</p><p>J&#8217;ai d&#233;cid&#233; du parquet assez t&#244;t &#8212; pas par nostalgie slave, mais parce que le parquet enregistre. Les empreintes mouill&#233;es apr&#232;s la pluie. La fa&#231;on dont Mila le traverse sans bruit en fin d&#8217;apr&#232;s-midi. Le son des pas dans l&#8217;escalier, audible depuis l&#8217;int&#233;rieur, qui change de texture selon qu&#8217;ils montent vite ou lentement.</p><p>La fen&#234;tre du salon a pris du temps. Je savais qu&#8217;il lui fallait une vue &#8212; pas une vue spectaculaire, une vue juste. Les toits de Sofia, les d&#244;mes dor&#233;s des &#233;glises orthodoxes &#224; distance, les platanes en contrebas. Une lumi&#232;re qui arrive tamis&#233;e, filtr&#233;e par les rideaux de voile blanc, qui transforme l&#8217;apr&#232;s-midi en quelque chose d&#8217;ind&#233;cis. Ce n&#8217;est pas une lumi&#232;re de bonheur. C&#8217;est une lumi&#232;re de travail int&#233;rieur &#8212; la lumi&#232;re qu&#8217;on a quand on pense &#224; quelque chose qu&#8217;on n&#8217;a pas encore r&#233;solu.</p><h2>La bo&#238;te sculpt&#233;e</h2><p>Il y a un objet dans le salon que je n&#8217;ai jamais d&#233;crit en d&#233;tail dans les textes publi&#233;s, mais qui existe avec une pr&#233;cision que j&#8217;aurais du mal &#224; justifier rationnellement.</p><p>Une bo&#238;te en bois sculpt&#233;. H&#233;rit&#233;e de la grand-m&#232;re maternelle. Pos&#233;e sur la table basse.</p><p>Je ne sais pas exactement ce qu&#8217;elle contient &#8212; &#231;a change selon les sc&#232;nes, ou plut&#244;t &#231;a n&#8217;est jamais dit. Ce qui compte, c&#8217;est sa pr&#233;sence : elle est l&#224; comme un objet qu&#8217;on ne regarde plus vraiment parce qu&#8217;il a toujours &#233;t&#233; l&#224;, mais dont l&#8217;absence serait imm&#233;diatement remarqu&#233;e. Les objets h&#233;rit&#233;s fonctionnent comme &#231;a. Ils occupent l&#8217;espace avec une autorit&#233; silencieuse.</p><p>Mon p&#232;re restaurait des ic&#244;nes. Je sais ce que c&#8217;est qu&#8217;un objet qui a travers&#233; des mains, qui porte en lui une chronologie invisible. La bo&#238;te de la grand-m&#232;re de Tatiana est de cette nature. Elle n&#8217;est pas d&#233;corative. Elle est t&#233;moin.</p><h2>Mila</h2><p>Le chat gris s&#8217;appelle Mila. Il a le canap&#233; pour territoire et le rebord de la fen&#234;tre de cuisine pour poste d&#8217;observation.</p><p>Je ne sais pas tout &#224; fait pourquoi Tatiana a un chat. &#199;a s&#8217;est impos&#233; assez t&#244;t dans l&#8217;&#233;criture, avant que j&#8217;aie r&#233;fl&#233;chi &#224; la question. Peut-&#234;tre parce qu&#8217;un appartement habit&#233; par une femme seule qui travaille de chez elle a besoin d&#8217;une pr&#233;sence qui ne demande pas &#224; &#234;tre expliqu&#233;e. Mila ne juge pas les horaires. Elle valide ou invalide l&#8217;atmosph&#232;re par sa seule position dans l&#8217;espace.</p><p>Quand j&#8217;&#233;cris une sc&#232;ne dans l&#8217;appartement, je me demande parfois o&#249; est Mila. Ce n&#8217;est pas une technique. C&#8217;est devenu un r&#233;flexe &#8212; comme v&#233;rifier la lumi&#232;re dehors avant de commencer &#224; &#233;crire. Si je ne sais pas o&#249; est le chat, c&#8217;est souvent le signe que la sc&#232;ne n&#8217;est pas encore ancr&#233;e, qu&#8217;elle flotte dans un espace g&#233;n&#233;rique que je n&#8217;ai pas encore rendu r&#233;el.</p><h2>Ce que l&#8217;invention exige</h2><p>Il y a une chose que j&#8217;ai apprise en construisant Lozenets depuis Collioure.</p><p>Inventer un espace qu&#8217;on ne conna&#238;t pas oblige &#224; une forme de discipline que la m&#233;moire n&#8217;impose pas. Quand tu &#233;cris depuis ta propre exp&#233;rience, tu peux te laisser aller &#224; l&#8217;&#233;vocation &#8212; un d&#233;tail suffit &#224; convoquer tout le reste. Quand tu inventes, chaque d&#233;tail doit &#234;tre justifi&#233; par quelque chose d&#8217;autre que le souvenir. Par la logique du personnage. Par la coh&#233;rence interne de l&#8217;espace. Par ce que l&#8217;espace doit faire dans la sc&#232;ne.</p><p>C&#8217;est plus lent. Et paradoxalement, &#231;a produit parfois quelque chose de plus pr&#233;cis que la m&#233;moire &#8212; parce que tu ne peux pas te permettre l&#8217;approximation.</p><p>Ivanka m&#8217;a dit que les pharmacies sonnaient juste. Mila a valid&#233; les sc&#232;nes o&#249; elle &#233;tait plac&#233;e correctement. L&#8217;appartement de Lozenets existe maintenant avec une consistance que je ne lui aurais pas donn&#233;e si je l&#8217;avais simplement visit&#233; et transcrit.</p><p>C&#8217;est peut-&#234;tre &#231;a, au fond, la diff&#233;rence entre un d&#233;cor et un espace habit&#233; : l&#8217;un est d&#233;crit, l&#8217;autre est construit. L&#8217;un renseigne, l&#8217;autre r&#233;siste.</p><div><hr></div><p><em>La trilogie Tatiana est disponible en papier et ebook sur Amazon : <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p><p>&#8212; St&#233;phanie</p><div><hr></div><p><em>Mes livres sont disponibles en papier et ebook sur Amazon, avec les liens directs sur <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[L'homme qui n'est presque jamais là]]></title><description><![CDATA[Comment construire un personnage central &#224; travers son absence &#8212; et pourquoi Nikola&#239; n'a pas besoin d'&#234;tre pr&#233;sent pour &#234;tre r&#233;el.]]></description><link>https://stephaniedehauteville.substack.com/p/lhomme-qui-nest-presque-jamais-la</link><guid isPermaLink="false">https://stephaniedehauteville.substack.com/p/lhomme-qui-nest-presque-jamais-la</guid><dc:creator><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></dc:creator><pubDate>Tue, 19 May 2026 18:01:30 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!eoSv!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff80c7045-12be-4737-9992-e000eef178d1_734x734.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div><hr></div><p>Il y a une question que je me suis pos&#233;e tr&#232;s t&#244;t, quand j&#8217;ai commenc&#233; &#224; &#233;crire Tatiana.</p><p>Pas une question abstraite sur la structure narrative. Une question concr&#232;te, presque artisanale : <em>comment faire exister un homme qu&#8217;on ne voit presque jamais ?</em></p><p>Nikola&#239; est militaire. Militaire d&#8217;&#233;lite ukrainien. Il part. Il revient. Il repart. Les missions ne sont ni expliqu&#233;es ni comment&#233;es &#8212; il ne parle pas de ce qu&#8217;il fait l&#224;-bas, et Tatiana ne demande pas. Ce silence n&#8217;est pas un manque de confiance. C&#8217;est un accord tacite, la forme d&#8217;amour qu&#8217;ils ont trouv&#233;e ensemble, celle qui leur permet de se retrouver sans que la guerre entre dans la chambre.</p><p>Mais pour l&#8217;&#233;criture, cela posait un probl&#232;me r&#233;el.</p><p>Un personnage qui n&#8217;est presque jamais dans la sc&#232;ne risque de devenir une abstraction. Un pr&#233;texte. Pire : un fant&#244;me sentimental, ce type de figure masculine qui sert uniquement &#224; justifier la m&#233;lancolie de l&#8217;h&#233;ro&#239;ne. Je ne voulais pas de &#231;a. Je voulais que Nikola&#239; soit <em>lourd</em>, qu&#8217;il ait du poids, qu&#8217;on le sente dans la pi&#232;ce m&#234;me quand il n&#8217;y est pas.</p><h2>Ce que l&#8217;absence fait &#224; l&#8217;espace</h2><p>La solution n&#8217;est pas venue de l&#8217;&#233;criture. Elle est venue de l&#8217;atelier de mon p&#232;re.</p><p>Quand il restaurait une ic&#244;ne endommag&#233;e, il y avait des zones de bois nu &#8212; des endroits o&#249; la peinture avait disparu, o&#249; le saint n&#8217;&#233;tait plus visible. Ces lacunes ne rendaient pas l&#8217;&#339;uvre moins pr&#233;sente. Elles la rendaient plus lisible. On voyait mieux ce qui restait parce que certains endroits manquaient.</p><p>J&#8217;ai commenc&#233; &#224; penser &#224; Nikola&#239; comme &#224; une de ces zones.</p><p>Son absence structure l&#8217;espace du texte. Elle donne une forme &#224; ce que Tatiana fait quand il n&#8217;est pas l&#224; : la fa&#231;on dont elle pose ses affaires dans l&#8217;appartement, dont elle dort d&#8217;un c&#244;t&#233; du lit et pas de l&#8217;autre, dont elle laisse une chemise &#224; lui sur le dossier de la chaise &#8212; pas par oubli, par choix. Ces d&#233;tails ne sont pas du d&#233;cor. Ce sont les contours de quelqu&#8217;un.</p><p>La relation longue distance, dans l&#8217;&#233;criture, fonctionne comme une chambre noire. Ce qui est r&#233;v&#233;l&#233;, c&#8217;est ce qui n&#8217;est pas expos&#233; directement &#224; la lumi&#232;re.</p><h2>La voix comme seule mati&#232;re</h2><p>Nikola&#239; appelle. Parfois &#224; des heures impossibles &#8212; tard le soir en Ukraine, ce qui signifie t&#244;t le matin &#224; Sofia. Tatiana d&#233;croche en sachant que la communication peut couper, que le signal est mauvais, qu&#8217;il ne peut pas toujours parler longtemps.</p><p>Ces conversations m&#8217;ont pos&#233; un d&#233;fi d&#8217;&#233;criture particulier.</p><p>On n&#8217;entend que sa voix. Pas son corps, pas ses gestes, pas l&#8217;expression de son visage. Juste les mots qu&#8217;il choisit, l&#8217;ordre dans lequel il les dit, les silences qu&#8217;il laisse. J&#8217;ai d&#251; construire toute une physicalit&#233; &#224; partir de &#231;a. La fa&#231;on dont il prononce son pr&#233;nom &#224; elle &#8212; <em>Tatiana</em> &#8212; avec l&#8217;accent l&#233;g&#232;rement d&#233;plac&#233;, la syllabe du milieu un peu plus appuy&#233;e qu&#8217;en bulgare. La fa&#231;on dont il rit, bref, presque contenu, comme s&#8217;il s&#8217;autorisait juste ce qu&#8217;il faut.</p><p>Ce que j&#8217;ai compris en &#233;crivant ces sc&#232;nes t&#233;l&#233;phoniques : la voix est le corps r&#233;duit &#224; l&#8217;essentiel. Elle garde les intonations, les h&#233;sitations, les endroits o&#249; quelqu&#8217;un retient quelque chose. Elle ment mal.</p><p>Et c&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment pour &#231;a que Tatiana l&#8217;aime au t&#233;l&#233;phone diff&#233;remment qu&#8217;en pr&#233;sence. Elle entend des choses qu&#8217;elle ne voit pas quand il est l&#224;.</p><h2>Ne pas lui faire prendre toute la place</h2><p>Voil&#224; le paradoxe que j&#8217;ai d&#251; r&#233;soudre.</p><p>Un personnage absent risque d&#8217;&#234;tre id&#233;alis&#233;. Tatiana attend Nikola&#239; &#8212; mais si j&#8217;avais laiss&#233; cette attente devenir le moteur unique du r&#233;cit, j&#8217;aurais &#233;crit un roman sur une femme d&#233;finie par un homme. Ce n&#8217;est pas ce livre.</p><p>Tatiana restaure des ic&#244;nes. Elle a un atelier pr&#232;s de l&#8217;&#233;glise Saint-Nicolas, dans une ruelle ombrag&#233;e du vieux Sofia. Elle a Mila, son chat gris. Elle a son amie Marie-Jo, avec qui elle a partag&#233; un appartement &#224; Paris pendant ses &#233;tudes. Elle a une vie qui existe, pleinement, entre les appels et les retours.</p><p>La cl&#233; a &#233;t&#233; de ne jamais mettre l&#8217;attente au centre des sc&#232;nes. L&#8217;attente est l&#224; &#8212; elle travaille en arri&#232;re-plan, comme une basse continue &#8212; mais Tatiana ne <em>attend</em> pas. Elle <em>fait</em> quelque chose, et c&#8217;est dans ce faire que l&#8217;attente se r&#233;v&#232;le.</p><p>Une sc&#232;ne que j&#8217;aime particuli&#232;rement : Tatiana qui nettoie les pigments sur sa table de travail, en fin de journ&#233;e, et qui r&#233;alise qu&#8217;elle a pass&#233; l&#8217;heure pr&#233;c&#233;dente &#224; calculer mentalement le d&#233;calage horaire avec l&#8217;est de l&#8217;Ukraine. Elle n&#8217;a pas arr&#234;t&#233; de travailler. Elle a travaill&#233; et attendu en m&#234;me temps, sans que l&#8217;un emp&#234;che l&#8217;autre.</p><p>C&#8217;est comme &#231;a que &#231;a se passe, en r&#233;alit&#233;. Les absences importantes ne paralysent pas. Elles coexistent.</p><h2>Ce que son retour doit co&#251;ter au texte</h2><p>Quand Nikola&#239; revient, j&#8217;ai une r&#232;gle que je me suis donn&#233;e d&#232;s le d&#233;but.</p><p>Son retour ne peut pas &#234;tre une r&#233;compense narrative. Ce n&#8217;est pas la r&#233;solution d&#8217;une tension. C&#8217;est une autre tension, diff&#233;rente.</p><p>Parce que les gens qui reviennent de longues absences &#8212; de missions, d&#8217;exils, de tout ce qui &#233;loigne &#8212; ne reviennent pas exactement tels qu&#8217;ils sont partis. Et ceux qui les attendent non plus. Il y a un moment de recalibrage, un endroit dans les premi&#232;res heures o&#249; on t&#226;tonne, o&#249; on retrouve le rythme de l&#8217;autre, o&#249; les corps se souviennent avant que les mots rattrapent.</p><p>J&#8217;ai essay&#233; de rendre ce moment visible dans le texte. Pas dramatique. Juste pr&#233;cis.</p><p>La fa&#231;on dont il pose ses mains sur elle &#8212; d&#8217;abord doucement, comme s&#8217;il v&#233;rifiait quelque chose. La fa&#231;on dont elle s&#8217;ajuste &#224; son poids, &#224; sa chaleur, &#224; l&#8217;odeur particuli&#232;re qui est la sienne et qui lui revient d&#8217;un coup, famili&#232;re et l&#233;g&#232;rement &#233;trang&#232;re &#224; la fois.</p><p>Ce n&#8217;est pas une r&#233;union romantique au sens cin&#233;matographique. C&#8217;est une reconnaissance mutuelle, plus lente et plus vraie.</p><h2>Ce que &#231;a dit du m&#233;tier d&#8217;&#233;crire</h2><p>Je pense que beaucoup de textes ont peur des personnages absents.</p><p>Il y a une tentation de compenser &#8212; de donner des sc&#232;nes de flash-back, des lettres, des journaux intimes, tout ce qui permet de montrer le personnage <em>en action</em> m&#234;me quand la chronologie du r&#233;cit ne l&#8217;y autorise pas. Parfois c&#8217;est juste. Mais parfois c&#8217;est une fa&#231;on d&#8217;&#233;viter la vraie question : est-ce que le personnage existe assez dans le reste du texte pour qu&#8217;on n&#8217;ait pas besoin de le voir ?</p><p>Si l&#8217;absence d&#8217;un personnage cr&#233;e un vide dans le r&#233;cit, le probl&#232;me n&#8217;est pas l&#8217;absence. C&#8217;est que le personnage n&#8217;a pas encore &#233;t&#233; rendu assez r&#233;el dans les sc&#232;nes o&#249; il est pr&#233;sent.</p><p>Nikola&#239; existe dans les mains de Tatiana quand elle travaille. Dans la langue ukrainienne qu&#8217;elle a apprise d&#8217;abord pour les ic&#244;nes, puis pour lui. Dans la chemise sur le dossier de la chaise. Dans le calcul silencieux du d&#233;calage horaire.</p><p>Il n&#8217;a pas besoin d&#8217;&#234;tre l&#224; pour &#234;tre le livre.</p><div><hr></div><p><em>La trilogie Tatiana est disponible en papier et ebook sur Amazon : <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p><p>&#8212; St&#233;phanie</p><div><hr></div><p><em>Mes livres sont disponibles en papier et ebook sur Amazon, avec les liens directs sur <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Ce que l'on voit quand on regarde un visage pendant huit heures]]></title><description><![CDATA[Tatiana Petrova, restauratrice d'ic&#244;nes &#8212; comment un personnage na&#238;t d'un geste avant de na&#238;tre d'une psychologie.]]></description><link>https://stephaniedehauteville.substack.com/p/ce-que-lon-voit-quand-on-regarde</link><guid isPermaLink="false">https://stephaniedehauteville.substack.com/p/ce-que-lon-voit-quand-on-regarde</guid><dc:creator><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></dc:creator><pubDate>Tue, 19 May 2026 16:58:01 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!eoSv!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff80c7045-12be-4737-9992-e000eef178d1_734x734.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div><hr></div><p>Il y a une question que l&#8217;on me pose parfois, quand on apprend que mon personnage principal restaure des ic&#244;nes orthodoxes : est-ce que c&#8217;&#233;tait une m&#233;taphore d&#232;s le d&#233;but ?</p><p>Non. C&#8217;&#233;tait un atelier. Une lumi&#232;re. Une odeur de r&#233;sine et de white spirit. Et des mains qui travaillent.</p><p>Tatiana est n&#233;e du geste avant de na&#238;tre du caract&#232;re. Je le dis souvent &#224; voix basse, comme une chose qu&#8217;on n&#8217;ose pas trop formuler &#8212; de peur que &#231;a paraisse mystique, ou au contraire trop m&#233;canique. Mais c&#8217;est la v&#233;rit&#233; de sa gen&#232;se : j&#8217;ai vu ses mains avant de voir son visage.</p><h2>L&#8217;atelier pr&#232;s de Saint-Nicolas</h2><p>L&#8217;&#233;glise russe Saint-Nicolas, &#224; Sofia, est une petite chose t&#234;tue au milieu du boulevard Tsar Osvoboditel. Bulbes dor&#233;s, style moscovite, couleur moutarde. Elle d&#233;tonne. Elle persiste. J&#8217;aimais l&#8217;id&#233;e que Tatiana travaille dans son ombre &#8212; dans une ruelle lat&#233;rale, &#224; l&#8217;abri du passage, dans un atelier dont la fen&#234;tre re&#231;oit la lumi&#232;re du matin avant que la ville ne la filtre et la salisse.</p><p>J&#8217;ai &#233;crit cette lumi&#232;re en premier. Une lumi&#232;re de dix heures, rasante, qui accroche les craquelures du panneau de bois comme autant de rivi&#232;res vues du ciel. Ce type de lumi&#232;re ne pardonne rien. C&#8217;est exactement pour &#231;a qu&#8217;on la cherche.</p><p>Tatiana travaille debout la plupart du temps, parfois assise sur un tabouret haut, l&#233;g&#232;rement pench&#233;e. Elle porte une blouse de lin clair &#8212; pas blanche, le blanc appelle les salissures et distrait l&#8217;&#339;il &#8212; et elle a les cheveux retenus, ces cheveux ch&#226;tains qu&#8217;elle brosse le soir et qui brillent alors comme du satin, mais que le jour elle oublie enti&#232;rement. L&#8217;atelier, c&#8217;est l&#8217;endroit o&#249; elle oublie son corps pour entrer dans celui des autres. Des visages peints il y a six si&#232;cles, dont elle a la charge.</p><h2>Ce qu&#8217;on apprend &#224; voir</h2><p>L&#8217;iconostase de Saint-Nicolas est son grand chantier au moment o&#249; le premier livre commence. Un projet qui durera des mois. Peut-&#234;tre un an. Elle le sait en l&#8217;acceptant et &#231;a ne l&#8217;effraie pas &#8212; c&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment ce qui m&#8217;a int&#233;ress&#233;e chez elle, cette capacit&#233; &#224; entrer dans la dur&#233;e sans anxi&#233;t&#233;.</p><p>Restaurer une ic&#244;ne, ce n&#8217;est pas peindre. C&#8217;est &#233;couter ce qui est d&#233;j&#224; l&#224; sous les alt&#233;rations, les repeints successifs, les vernis brunis. On enl&#232;ve des couches. On r&#233;v&#232;le. On consolide ce qui reste. Et parfois on s&#8217;arr&#234;te, on pose le pinceau, et on regarde simplement &#8212; parce que regarder fait partie du travail.</p><p>Huit heures sur un m&#234;me panneau. Un visage du XIVe si&#232;cle. Les yeux en amande que la tradition byzantine a toujours l&#233;g&#232;rement agrandis &#8212; pour voir davantage, disait mon p&#232;re, ou pour &#234;tre vus davantage, je n&#8217;ai jamais su. Au bout de huit heures, quelque chose se produit que je n&#8217;ai trouv&#233; nulle part dans les manuels de restauration : le visage commence &#224; vous regarder en retour.</p><p>Ce n&#8217;est pas une m&#233;taphore. C&#8217;est un fait de perception. L&#8217;attention prolong&#233;e modifie le regardeur.</p><p>C&#8217;est cette modification que je voulais pour Tatiana. Un personnage form&#233; par des heures de contemplation patiente. Quelqu&#8217;un qui a appris &#224; ne pas conclure trop vite, &#224; laisser une image livrer ses couches successivement, dans l&#8217;ordre o&#249; elles veulent bien appara&#238;tre.</p><h2>Le geste comme portrait</h2><p>Mon p&#232;re restaurait des ic&#244;nes dans un appartement de Gda&#324;sk. Pas sa profession officielle &#8212; il &#233;tait technicien dans une usine de papier &#8212; mais son vrai travail, celui du soir et du dimanche, celui qui comptait. Il posait le solvant &#224; l&#8217;&#339;il nu, sans loupe, avec une pr&#233;cision que j&#8217;ai longtemps cru &#234;tre un don. Plus tard j&#8217;ai compris que c&#8217;&#233;tait de la pratique accumul&#233;e jusqu&#8217;&#224; devenir instinct. La diff&#233;rence entre les deux est indiscernable de l&#8217;ext&#233;rieur, et c&#8217;est peut-&#234;tre &#231;a, la ma&#238;trise.</p><p>J&#8217;ai donn&#233; cette pr&#233;cision &#224; Tatiana. Pas comme un h&#233;ritage conscient &#8212; je ne voulais pas &#233;crire un personnage qui aurait un p&#232;re restaurateur d&#8217;ic&#244;nes, ce serait trop propre, trop sym&#233;trique. Mais la qualit&#233; d&#8217;attention, oui. La fa&#231;on d&#8217;approcher une surface fragile avec le solvant sur un coton-tige minuscule, de travailler par zones de deux centim&#232;tres carr&#233;s, de ne jamais se pr&#233;cipiter m&#234;me quand on voit que &#231;a marche, m&#234;me quand on est impatient de voir appara&#238;tre ce qui est dessous.</p><p>Cette patience n&#8217;est pas de la lenteur. C&#8217;est une forme de respect pour la complexit&#233; de ce qu&#8217;on touche.</p><p>Et c&#8217;est comme &#231;a que Tatiana entre en relation avec les gens, aussi. Pas avec les ic&#244;nes seulement. Elle n&#8217;arrache pas les couches. Elle attend que les choses se montrent.</p><h2>Ce que le m&#233;tier fait &#224; la psychologie</h2><p>Il y a une question que je me suis pos&#233;e longtemps avant de commencer &#224; &#233;crire : est-ce que le m&#233;tier qu&#8217;on donne &#224; un personnage finit par structurer sa fa&#231;on d&#8217;&#234;tre au monde, ou est-ce que c&#8217;est l&#8217;inverse &#8212; on choisit un m&#233;tier qui correspond &#224; ce qu&#8217;on est d&#233;j&#224; ?</p><p>Pour Tatiana, j&#8217;ai d&#233;cid&#233; que c&#8217;&#233;tait le m&#233;tier qui avait fait la personne. Elle n&#8217;est pas restauratrice parce qu&#8217;elle est patiente. Elle est patiente parce qu&#8217;elle restaure depuis l&#8217;&#226;ge de vingt-deux ans. La pratique a sculpt&#233; le caract&#232;re.</p><p>&#199;a a des cons&#233;quences narratives. Tatiana ne pr&#233;cipite rien. Elle supporte l&#8217;ambigu&#239;t&#233; &#8212; dans une relation &#224; distance avec Nikola&#239;, dans une amiti&#233; qui d&#233;borde de ses bords avec Marie-Jo &#8212; parce qu&#8217;elle a appris que l&#8217;ambigu&#239;t&#233; est souvent l&#8217;&#233;tat normal des choses avant qu&#8217;elles se pr&#233;cisent. Elle sait attendre la r&#233;v&#233;lation sans la forcer.</p><p>Ce n&#8217;est pas de la passivit&#233;. C&#8217;est une forme d&#8217;intelligence temporelle.</p><p>Et c&#8217;est aussi, je le r&#233;alise maintenant, la forme d&#8217;intelligence qui me semble la plus difficile &#224; &#233;crire &#8212; parce qu&#8217;elle ne produit pas d&#8217;&#233;v&#233;nements, elle produit des perceptions. La tension dramatique dans les sc&#232;nes d&#8217;atelier n&#8217;est jamais ext&#233;rieure. Elle est dans ce que Tatiana voit, dans ce que le visage peint sur le bois lui r&#233;v&#232;le sur elle-m&#234;me pendant qu&#8217;elle travaille.</p><h2>La lumi&#232;re qui p&#232;se</h2><p>Je reviens &#224; la lumi&#232;re de dix heures, rasante sur le panneau.</p><p>Ce que j&#8217;aime dans cette image &#8212; et que j&#8217;ai cherch&#233; &#224; conserver dans l&#8217;&#233;criture &#8212; c&#8217;est qu&#8217;elle est &#224; la fois belle et impitoyable. Elle r&#233;v&#232;le les d&#233;fauts sans m&#233;nagement. Mais elle r&#233;v&#232;le aussi la beaut&#233; qui r&#233;siste sous les d&#233;fauts, la peinture originale que les si&#232;cles n&#8217;ont pas r&#233;ussi &#224; effacer enti&#232;rement.</p><p>Tatiana travaille dans cette lumi&#232;re-l&#224;. Pas dans une lumi&#232;re flatteuse. Dans une lumi&#232;re qui dit la v&#233;rit&#233;.</p><p>J&#8217;aurais voulu &#233;crire dans cette lumi&#232;re-l&#224;, aussi. Je ne suis pas s&#251;re d&#8217;y &#234;tre parvenue. Mais c&#8217;est l&#8217;ambition qui est rest&#233;e, depuis le premier jour o&#249; j&#8217;ai vu ses mains avant de voir son visage.</p><div><hr></div><p><em>La trilogie Tatiana est disponible en papier et ebook sur Amazon : <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p><p>&#8212; St&#233;phanie</p><div><hr></div><p><em>Mes livres sont disponibles en papier et ebook sur Amazon, avec les liens directs sur <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Pourquoi j'ouvre ce Substack]]></title><description><![CDATA[Ce que vous trouverez ici, et ce que vous n'y trouverez pas.]]></description><link>https://stephaniedehauteville.substack.com/p/pourquoi-jouvre-ce-substack</link><guid isPermaLink="false">https://stephaniedehauteville.substack.com/p/pourquoi-jouvre-ce-substack</guid><dc:creator><![CDATA[Stéphanie de Hauteville]]></dc:creator><pubDate>Tue, 19 May 2026 13:35:27 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!eoSv!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff80c7045-12be-4737-9992-e000eef178d1_734x734.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>J&#8217;ai longtemps refus&#233;.</p><p>On me l&#8217;a propos&#233; d&#233;j&#224; &#8212; <em>vous savez, il faudrait que vous soyez l&#224;-bas aussi, c&#8217;est devenu important</em>. J&#8217;&#233;coutais poliment et je rentrais chez moi. Je n&#8217;avais rien &#224; dire en plus de mes textes, je n&#8217;avais pas envie de me transformer en pr&#233;sentatrice de moi-m&#234;me, et l&#8217;id&#233;e de devoir alimenter chaque semaine une newsletter me paraissait &#8212; c&#8217;est le mot &#8212; <em>&#233;puisante</em>.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://stephaniedehauteville.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;S'abonner&quot;,&quot;language&quot;:&quot;fr&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">St&#233;phanie de Hauteville - Carnets est une publication soutenue par les lecteurs. Pour recevoir de nouveaux posts et soutenir mon travail, envisagez de devenir un abonn&#233; gratuit ou payant.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Tapez votre e-mail&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="S'abonner"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>Et puis quelque chose a chang&#233;. Pas chez Substack. Chez moi.</p><p>Mon p&#232;re restaurait des ic&#244;nes orthodoxes dans son atelier de Gda&#324;sk, et il disait souvent qu&#8217;une ic&#244;ne ne se lit jamais &#224; la premi&#232;re couche. Il fallait gratter &#8212; d&#233;licatement, avec un solvant qu&#8217;il dosait &#224; l&#8217;&#339;il &#8212; pour voir appara&#238;tre ce qui se trouvait dessous. Souvent, il y avait plusieurs visages. Plusieurs si&#232;cles superpos&#233;s sur un m&#234;me bois.</p><p>Mes textes ont fait ce travail-l&#224; pour moi. Ils ont gratt&#233;. Ils ont fait remonter ce qui dormait : l&#8217;exil, la m&#233;moire, les figures que je n&#8217;ai pas eu le temps d&#8217;aimer dans la vie r&#233;elle et que je fais vivre dans les livres. Ce travail-l&#224;, je l&#8217;ai men&#233; longtemps en silence. Ce qui se passe <em>avant</em> le texte &#8212; la phrase qui vous arrive un matin sous la douche, la sc&#232;ne qu&#8217;on n&#8217;arrive pas &#224; &#233;crire pendant trois mois, la d&#233;cision de couper trente pages parce qu&#8217;elles mentaient &#8212; je ne l&#8217;ai jamais racont&#233; &#224; personne.</p><p>C&#8217;est ce que je vais vous donner ici.Ce que vous trouverez</p><p>Deux fois par semaine &#8212; le mardi et le vendredi, en d&#233;but de soir&#233;e &#8212; vous recevrez une lettre. Pas un article de promotion. Pas un <em>teaser</em>. Une lettre.</p><p>Parfois ce sera la gen&#232;se d&#8217;une sc&#232;ne pr&#233;cise d&#8217;un de mes textes. Tatiana boit trop dans une sc&#232;ne que j&#8217;ai mis trois mois &#224; &#233;crire ; je vous dirai pourquoi je n&#8217;arrivais pas &#224; rendre son ivresse sans qu&#8217;elle sonne fausse, et ce qui a fini par d&#233;bloquer la chose.</p><p>Parfois ce sera plus large : pourquoi j&#8217;ai invent&#233; une h&#233;ro&#239;ne bulgare alors que je suis polonaise, ce que j&#8217;ai cherch&#233; &#224; r&#233;gler en faisant cela. Pourquoi la lingerie revient si souvent dans ce que j&#8217;&#233;cris. Pourquoi Nikola&#239; est presque toujours absent dans mes textes, alors qu&#8217;il y est toujours.</p><p>Parfois, plus rarement, je publierai un in&#233;dit. Une sc&#232;ne qui n&#8217;a pas trouv&#233; sa place dans un livre, un fragment qui appartient &#224; l&#8217;univers de Tatiana sans en faire formellement partie. Ces textes-l&#224; resteront ici, ils ne para&#238;tront pas ailleurs.Ce que vous n&#8217;y trouverez pas</p><p>Pas de chronique d&#8217;actualit&#233;. Pas de conseils d&#8217;&#233;criture en dix points. Pas de retour sur ce qu&#8217;on dit de moi dans la presse. Pas de promotion crois&#233;e avec d&#8217;autres auteurs. Pas de question rh&#233;torique &#224; la fin pour vous <em>engager</em> &#8212; vous lirez, vous r&#233;pondrez si vous en avez envie, et je vous lirai si vous le faites.Le rythme</p><p>Toutes les lettres du <strong>mardi</strong> seront en acc&#232;s libre &#8212; vous, qui que vous soyez, vous les recevrez.</p><p>Les lettres du <strong>vendredi</strong> seront r&#233;serv&#233;es aux lectrices proches : celles et ceux qui choisissent de soutenir cette publication par un abonnement. C&#8217;est l&#224; que je mettrai les in&#233;dits, les sc&#232;nes coup&#233;es, les fragments qui n&#8217;auraient leur place nulle part ailleurs. Et le moment venu, c&#8217;est l&#224; que je pr&#233;parerai l&#8217;atelier d&#8217;&#233;criture en ligne dont je r&#234;ve depuis longtemps.Vous voulez (re)lire ?</p><p>Si vous d&#233;couvrez mon travail par ce Substack, <em>La Merveilleuse Ann&#233;e de Tatiana</em> et <em>Tatiana &#224; la plage</em> sont disponibles en papier et en ebook sur Amazon. J&#8217;ai mis les liens directs sur <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</p><p>&#192; mardi.</p><p>&#8212; St&#233;phanie</p><div><hr></div><p><em>Mes livres sont disponibles en papier et ebook sur Amazon, avec les liens directs sur <a href="https://stephaniedehauteville.fr">stephaniedehauteville.fr</a>.</em></p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://stephaniedehauteville.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;S'abonner&quot;,&quot;language&quot;:&quot;fr&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">St&#233;phanie de Hauteville - Carnets est une publication soutenue par les lecteurs. 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